lundi 15 avril 2019

Comme une photo de Saul Leiter


Certaines journées d'écriture ressemblent à une photographie de Saul Leiter : incertaines, traversées d'ombres et de reflets qui se jouent de la réalité et la rendent insaisissable. Ce qu'on s'évertue à poursuivre se dérobe, les mots deviennent pesants, inaptes à produire une phrase qui sonne juste.

Peut-être faudrait-il alors s'arrêter d'essayer, éteindre son écran d'ordinateur et se laisser absorber par tout ce flou, en espérant que le halo de buée finira par disparaître et que demain on y verra plus clair.

Restera toutefois le regret lancinant de ne pas avoir su user du langage comme Saul Leiter de son appareil photo. De ne pas avoir réussi à capter cette forme subtile de vérité : celle qui nous frôle, fugace, et vite, s'enfuit avant qu'on ait eu le temps de lui donner un nom...


jeudi 11 avril 2019

Quelle connerie, la guerre...

Cheval et âne, de Franz Marc (détail)

Des edens gorgés de lumière, des chevaux rêveurs, des femmes douces et graves, des forêts comme des cathédrales... Au musée de l'Orangerie, "L'aventure du cavalier bleu" nous invite à découvrir deux peintres allemands méconnus en France : Franz Marc et August Macke. 

Au début, on a un peu tendance à les confondre. Qui est Macke ? Qui est Marc ? Dans l'exubérance des couleurs et des formes qui éclabousse les murs, on perçoit d'abord un même élan et un même attrait pour la nature. Au fil du parcours, on apprend cependant à distinguer l'irréductible singularité de ces deux amis au nom si proche. A l'aîné (Marc), l'exaltation d'un paradis perdu, teintée de spiritualisme ; au plus jeune (Macke), une sensualité discrète et contemplative. 
Trois dames avec des chapeaux, d'August Macke (détail)

Toutes les toiles composent un régal pour l'oeil, irradiant de vigueur et témoignant d'une urgence commune à se saisir de multiples influences pour inventer un nouveau langage. August Macke et Franz Marc pressentaient-ils qu'ils avaient peu de temps devant eux ? Pendant la grande Guerre,, les deux amis tomberont sous la mitraille, scandaleusement jeunes. On enrage à l'idée de tous les tableaux qui auraient pu voir le jour si ces deux-là avaient continué à vivre. A la sortie de cette lumineuse expo, un vers de Prévert me trotte avec obstination dans la tête : "Quelle connerie, la guerre". 

mardi 9 avril 2019

Emportée par la foule...




"A perte de vue, les rues moutonnent d'une foule compacte, une mer de visages tendus vers elle dans une expression d'admiration muette et, par-dessus, des chapeaux qui flottent comme des bouchons sur l'eau. L'ambiance est électrique et vibre d'une attente fiévreuse."


Ces quelques lignes sont extraites de La folle équipée d'Adrienne, mon dernier roman pour la jeunesse. Elles relatent ce qui s'est passé le 9 avril 1921, et dont, curieusement, la trace s'est évaporée dans la mémoire collective. Ce jour-là, l'"intrepida aviadora Mlle Bolland" revient à Buenos Aires après avoir traversé la Cordillère des Andes en avion. Et là, c'est le délire : au moins cent mille Argentins sont descendus dans les rues pour la porter en triomphe. L'insolente Adrienne, escortée par la fine fleur de l'aviation sud-américaine, savoure sa revanche sur tous ceux qui avaient prédit son échec. Et moi, je ne me lasse pas de scruter ces photos, qui témoignent que cette histoire-là a bien existé, insensée, téméraire et jubilatoire... 



mercredi 3 avril 2019

Destination : l'inconnu

Après moult péripéties, "La folle équipée d'Adrienne" a enfin entamé son voyage incertain vers les lecteurs. Depuis le 8 mars dernier, mon dernier roman est devenu un livre, un vrai, un qui se feuillette, se renifle, se caresse. Un qui peut s'acheter en librairie.
Sortir un nouveau livre, c'est toujours une bouteille à la mer. On ne sait qui aura la curiosité de l'ouvrir pour déchiffrer les mots glissés à l'intérieur. On sait encore moins comment ces mots-là seront accueillis : avec gourmandise, avec agacement, avec ennui ? On ne maîtrise plus rien, et c'est bien troublant...
Mais on ne peut s'empêcher d'espérer. Espérer qu'il plaise, il va sans dire. Mais un peu plus aussi.

L'histoire d'Adrienne Bolland est un vaccin contre la résignation. Cette jeune femme ébouriffée et ébouriffante a refusé le destin qu'on assignait à son sexe dans les années qui ont suivi la grande Guerre. Elle s'est battue (au figuré, mais aussi au propre, avec ses poings) pour devenir pilote d'avion. Elle n'a pas voulu écouter ceux qui lui prédisaient l'échec quand elle a projeté de traverser la Cordillère des Andes à bord d'un vieux coucou de 1914. Adrienne est drôle, insolente, volontaire, anti-conformiste... Près d'un siècle après son exploit, elle reste d'une modernité incroyable. Si ce petit livre pouvait aider quelques adolescents à croire en leurs rêves, alors, peut-être, ma bouteille à la mer aura rempli son office...

lundi 10 décembre 2018

Le charme désuet du bigoudi


L'autre jour, en sortant du métro Concorde, je suis tombée en arrêt devant un lion qui montait la garde. En contre-plongée, dans la lumière du matin, sa crinière de pierre dessinait des boucles voluptueuses, savamment ourlées. Je me suis surprise à penser (si tant est que "penser" s'applique à cet état flottant de conscience qui caractérise la promenade en solitaire) : "on a dû lui mettre de beaux bigoudis, à ce lion, pour qu'il arbore une si belle mise en plis"...


Et voilà que, sans prévenir,  mon enfance déboule au grand galop. Parce que les bigoudis et la mise en plis, c'était l'apanage de ma grand-mère. La nature ne l'ayant pas dotée d'une crinière comparable à celle du lion de la Concorde, Léontine s'efforçait avec courage de maintenir une illusion de volume avec les quelques fils qui lui tenaient lieu de cheveux. Les bigoudis lui permettaient de créer autour de sa tête un halo vaporeux couleur caramel, qu'elle maintenait discrètement avec un filet de la même teinte. Parfois, quand je l'embrassais avec trop de vivacité, mes lunettes s'accrochaient dans cette toile invisible, gardienne du précaire édifice capillaire qui avait demandé tant d'efforts. "Attention ! Mon filet !" s'alarmait-elle d'une voix grondeuse, mais ravie au fond de se faire ainsi bousculer.

Si tout à coup, cette scène du passé me rattrape avec autant de force, c'est peut-être parce que les mots ont un âge, eux aussi. Ma grand-mère usait de ceux de sa génération. Elle ne disait pas "chaussures", mais "souliers". Elle n'allait pas faire des courses, mais ses commissions. Elle ne regardait pas le journal télévisé, mais le bulletin.
Et elle mettait des bigoudis.
Réutiliser ces mots, c'est comme réentendre une petite musique oubliée, retrouver le goût de la madeleine trempée dans le thé du côté de chez Swann. Et je me demande, si un jour je suis grand-mère, quels mots d'aujourd'hui se rappelleront mes petits-enfants avec une tendresse amusée. Les mots désuets, les mots si jolis d'une époque révolue.

lundi 12 novembre 2018

Sortir des limbes

Photo : Sarah Moon 
Ce n'est plus une vague idée qui flotte à la lisière des mots. Au fil des semaines, l'intrigue s'est précisée, les personnages aussi. Les premières recherches ont circonscrit une époque et des lieux. Il ne reste plus qu'à passer à l'action. Ecrire.
Le moment est à la fois exaltant et difficile. Cela fait déjà plusieurs jours que je recule devant le grand saut. Car en se coltinant à la matière résistante du réel, on s'expose forcément à la déception. Il faut briser le rêve ténu du roman parfait. Sortir du flou, c'est risquer la chute.
Au bout du chemin, que l'on pressent long et semé d'embûches, on ne se souviendra plus très bien de cette ébauche vaporeuse qui a alimenté tant de songes. Elle aura été effacée par le roman achevé, moins beau que ce qu'on avait imaginé, mais plus riche des doutes, des ratures, de toutes les idées qui viennent en chemin et qu'on n'avait pas prévues. Il faut maintenant partir à la rencontre de cet inconnu. Et pour cela, renoncer à un idéal qui n'existera jamais...

samedi 3 novembre 2018

Perdue dans le triangle des Bermudes


Elle visitait l'expo de Willy Ronis avec sa mère et sa petite soeur. C'est du moins ce que j'ai imaginé. Onze ans, peut-être douze, une réserve grave, des yeux rêveurs. Pendant que sa soeur papillonnait d'une salle à l'autre, elle portait une attention sage aux photos et aux petits films qui jalonnaient le parcours. Et puis elle est tombée en arrêt devant un cliché de nu. Elle n'a pas cherché à cacher sa curiosité. Elle est restée une bonne minute, immobile, à scruter l'image, comme aimantée par ce corps sans tête.
Je me suis demandé à quoi elle pensait. Voyait-elle dans cette femme un être semblable à elle ou, au contraire, trop différent ? Une promesse d'avenir ou une vague menace ? J'ai essayé de me souvenir de moi au même âge. Je n'ai pas vraiment réussi. Et j'ai fini par me perdre, moi aussi, dans ce petit triangle noir des Bermudes. L'énigme insondable d'un sexe féminin. 

Les déceptions de Fanny

Elle s'appelait Fanny Flis, née Tesler. C'était une femme belle, blonde et élégante. qui faisait de la discrétion la première de tou...