mercredi 28 octobre 2020

Les déceptions de Fanny

Elle s'appelait Fanny Flis, née Tesler. C'était une femme belle, blonde et élégante. qui faisait de la discrétion la première de toutes les vertus. Un signe de bonne éducation ? Sans doute. Mais aussi une volonté de se fondre dans la masse. A l'instar de son mari Albert, elle avait à coeur d'être "une vraie Française". Comme s'il fallait à toute force faire oublier les origines de leur famille respective : russe pour elle, roumaine pour lui, pauvres et juives des deux côtés. De l'union de ce couple amoureux naîtront cinq filles. L'aînée deviendra un jour célèbre sous le nom de Sonia Rykiel.  

Une relation passionnelle 

Entre Fanny et Sonia, rien ne sera jamais simple. D'emblée, leur relation se vit sous le signe de la déception maternelle. A la naissance de sa première fille, Fanny fait face à une double désillusion : celle de ne pas avoir enfanté de garçon, et celle de ne pas trouver son bébé joli. J'étais comme rouillée, couverte de tâches de rousseur, raconte Sonia, et pour me dérouiller, toute petite, ma mère, à l'aube, m'emmenait me laver le visage dans l'herbe rosée du matin".*  En réaction, la gamine cultive sa singularité et refuse les robes à smocks que veut lui imposer sa mère. Les choix vestimentaires donneront lieu entre elles à des scènes homériques. "Les conflits avec maman étaient fous. Elle me regardait, ébahie, affolée d'avoir pu mettre au monde un "monstre". Souvent, elle essayait de me parler, de me raisonner, mais je ne l'écoutais pas. Alors elle se mettait dans des colères terribles. En même temps, elle cultivait en moi cette différence. Elle me mettait dans un contexte de dépassement, de surpassement. Elle était fière de moi, de mes cahiers, fière que je sois toujours la première en classe, fière que je n'aie pas peur, fière que je lui tienne tête, que je lui résiste. Fière que j'existe."

Les livres et le tricot en partage

Car Fanny révère le savoir et la littérature. Même si elle n'a pas fait d'études, elle lit beaucoup, énormément même, et s'efforce de transmettre à ses filles son amour des livres. Mais même de ce côté-là, elle sera déçue par sa fille aînée.  A l'adolescence, la bonne élève arrête de travailler, trop intéressée par le mystère du sexe opposé. "Ma mère était une intellectuelle, elle voulait que je devienne écrivain, je l'ai trahie en échouant au bac et en refusant de redoubler (...) C'était terrible de ne pas être un garçon, de ne pas réussir mon bac, de ne pas être écrivain, je n'en pouvais plus de l'attrister ainsi. Je suis devenue une jeune fille dure, difficile, violente. Nos rapports devenaient féroces." Vingt ans plus tard, Sonia Rykiel se lance dans la mode avec le succès que l'on sait. Elle rend alors hommage aux passions de sa mère en mettant des livres dans ses vitrines, en écrivant elle-même et surtout, en faisant du travail de la maille sa marque distinctive. Une manière de poursuivre à sa manière le savoir-faire de Fanny "Maman, je l'ai toujours vue tricoter. Ele était le tricot même, enroulée de pelotes et de ses filles". La petite fille trop rousse aura passé sa vie à crier à sa mère : "Aime-moi!" Il n'est pas sûre qu'elle ait jamais été entendue...  

Citations de Sonia Rykiel extraits de "Et je la voudrais nue", publié chez Grasset en 1979. Pour en savoir plus : Sonia Rykliel, de Sophie Guillou et Alice Dufay, Les petites moustaches, 2017

samedi 24 octobre 2020

Danser pour être libre

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 Regardez-le comme il vole, comme il vire, garçon-toupie ivre de danse et de la liberté qu'elle donne ! On voudrait pouvoir planer avec lui,  dans cet arrachement fugace à la pesanteur.

Kibuuka Mukisa Oscar aime à dire qu'il veut "donner le sourire au monde". Et c'est plus que réussi. Depuis 2010, ce photographe autodidacte suit l'évolution du breakdance sur le continent africain. Dans son pays, l'Ouganda, mais aussi au Congo, au Rwanda, au Kenya, en Tanzanie... Ses images rendent hommage à la beauté du mouvement, tellement jubilatoire ; mais elles suggèrent aussi combien cette culture représente une source formidable d'émancipation  pour les filles et les garçons qui la pratiquent. Kibuka Mukisa Oscar capture l'instant suspendu avec une netteté qui lui donne une force quasi surréelle. Et, oui, on retrouve le sourire devant cette vitalité incroyable, saisie au détour d'un marché de Kampala ou dans l'espace désert d'un faubourg rural. Comme un transfert d'énergie positive, bien précieuse en cet automne morose et anxyogène...

"Breaking in Africa" est à voir au Festival photographique "L'oeil urbain", à Corbeil-Essonnes, jusqu'au 29 novembre 2020. Programme téléchargeable en ligne. En tout, une douzaine d'expositions disséminées dans toute la ville, qui offrent une fenêtre passionnante sur l'Afrique subsaharienne, dans sa diversité et sa complexité. 

Je vous conseille aussi un petit détour par le blog de Kibuuka Mukisa. Oscar : kibuukaphotography.blogspot.com. et par son compte Instagram (@kibuuka_mukisa). 



 


lundi 24 juin 2019

La force tranquille d'Aïcha

Aïcha, de Felix Vallotton (Détail), 1922, coll. particulière
Depuis quelques semaines, elle trône en majesté dans l'exposition sur le modèle noir à Paris. De tous, de toutes, c'est ma préférée. Aïcha Goblet fut une figure du Montparnasse bohème des années 20, peinte à la fois par Kiesling, Matisse, Van Dongen, Foujita, Vallotton... Comment s'en étonner ? Il émane de cette femme une autorité tranquille, une douceur inflexible et l'expression d'une liberté intérieure qui l'illumine tout entière. Peut-être un héritage de sa première vie : avant de devenir modèle, elle fut écuyère dans un cirque. A la contempler sans en épuiser le mystère, j'y vois un magnifique résumé de cette exposition. De la servitude à la liberté, du stéréotype à l'individu, de l'objet sexuel à la femme qui choisit... Ce chemin-là, semé de clichés séculaires, n'est pas encore achevé. Aïcha nous montre superbement la voie. 

"Le modèle noir, de Géricault à Matisse" au musée d'Orsay, jusqu'au 21 juillet. 

vendredi 21 juin 2019

Un corps libre

Que savons-nous des gens du passé ? Que savons-nous de leurs pensées intimes, de leurs désirs, des interdits et des tabous qui les entravaient, des images qui les faisaient rêver ? C'est la question qui m'a traversée quand je suis tombée sur cette couverture splendide de Vogue en cherchant une image pour célébrer la venue de l'été. En juin 1934, un corps cuivré exalte le bonheur de bronzer au soleil, seins nus, sur une plage.
1934, vraiment ? Cela ne cadre pas avec ce que j'imaginais de cette époque. Mais c'est oublier, sans doute, que les années folles ne sont pas si loin. C'est oublier surtout que notre réflexe est trop souvent de regarder le passé comme en surplomb, du haut d'une supposée supériorité du présent, qui serait plus ouvert, moins pudibond, plus libre. Singulière distorsion du regard... Aujourd'hui, les réseaux sociaux déversent à la pelle des autoportraits de lolitas, cambrées dans la même pose lascive, mais censurent le moindre sein qui passe. A chaque époque ses images de liberté. En ce qui me concerne, j'ai une nette préférence pour la sirène nature dessinée par Georges Lepape.
Sur ce, bel été à tous ! 

jeudi 6 juin 2019

Adrienne, le G3 et moi

Je vais le dédicacer pour la première fois... et j'ai un peu les jetons. La folle équipée d'Adrienne, mon nouveau roman pour la jeunesse, est sorti depuis plusieurs semaines déjà. Mais samedi et dimanche, il connaîtra une forme d'apothéose : être présenté à la fête aérienne de la Ferté-Alais. Et il s'agira d'être à la hauteur.
Parce qu'à ce grand rendez-vous des fous volants, il y a aura beaucoup de monde. L'an dernier, 40.000 personnes sont venues admirer les vieux coucous et les démonstrations. Mais surtout parce que s'y trouvera un avion très cher à mon coeur : le Caudron G3. C'est une réplique parfaite du modèle sur lequel Adrienne Bolland traversa la Cordillère des Andes, en 1921.
Or, le voir, c'est ne pas croire à cette histoire. Comment diable a-t-elle pu résister aux vents rabattants, au froid glacial, au manque d'oxygène à bord de cette libellule de bois et de toile ? J'ai beau avoir écrit ce livre, je reste médusée à chaque fois que je le vois voler et que je m'imagine Adrienne dedans. 

Caudron G3 en vol
Alors il faudra assurer. Alpaguer le curieux pour le convaincre de cette histoire et transmettre le souvenir d'Adrienne Bolland. Son nom n'est pas resté dans les mémoires et on se demande bien pourquoi. Moi, depuis que j'ai fait sa connaissance, j'ai l'impression de m'être fait une copine. Pas toujours commode, mais follement généreuse. J'aimerais bien que ce livre contribue à lui rendre justice. Le G3 devrait m'y aider. Pourvu que la météo soit bonne et qu'il puisse prendre son envol..


Le Temps des hélices, 8 et 9 juin à l'aérodrome de Cerny, en Essonne. Je serai en dédicace tout le week-end sur le stand de l'AJBS. 

lundi 27 mai 2019

Une rencontre

                                                         


Il arrive qu'une oeuvre vous oblige à vous arrêter, même quand ce n'est pas elle que vous étiez venue voir. Elle s'adresse à vous, elle vous envoie un message que vous n'êtes pas sûre de comprendre, mais qui vous enjoint de rester longuement face à elle, dans un dialogue        silencieux. 
 C'est le cas de cette Madone à l'enfant découverte un après-midi de pluie au musée des Beaux Arts de Lyon. Je ne sais pourquoi celle-ci plutôt qu'une autre. Sans doute sa présence dense, charnelle, encore réchauffée par la couleur de la terre cuite dans laquelle elle est modelée. Ou alors son intériorité insondable et mélancolique, qui contraste avec l'insouciance de l'enfant. 
Tout ce que je sais d'elle, c'est qu'elle a été sculptée en Italie du nord au début du 15ème siècle par un artiste dont on ignore le nom. J'aurais aimé en savoir plus, elle me paraissait tellement mystérieuse, j'ai tourné plusieurs fois dans la salle sans me décider à partir. J'ai fini par la laisser à son enfant, vaincue, un peu jalouse peut-être. Si vous avez la chance de la voir, dites-lui que je pense souvent à elle... 

mercredi 15 mai 2019

Ecole buissonnière

Ce matin, j'ai séché le boulot.
J'avais pourtant commencé ma journée bien comme il faut, assise à l'heure à mon bureau après avoir expédié les affaires courantes.
J'ai beau ne pas avoir de chef sur le dos, j'ai gardé des habitudes de bonne élève.
Mais derrière la vitre, le ciel était trop bleu. Il m'est revenu que dans les chemins creux, j'avais aperçu l'autre jour des seringas en bouton. Et j'ai filé à l'anglaise, un sécateur à la main.
C'était délicieux. Délicieux le chant des oiseaux, délicieuse la danse des graminées dans le vent, délicieuse la terre du chemin sous le pied, ameublie par les pluies de la semaine passée... Ivre de lumière, j'ai cueilli des brassées de fleurs, genêt et seringa, ça sentait si bon.. Et puis j'ai rencontré un chat en vadrouille. Dans son regard d'opale, j'ai lu comme un reproche. A l'évidence, je le dérangeais dans sa solitude. J'ai d'abord souri, et puis je lui ai donné raison.Je n'avais pas à être là.
J'ai tenté intérieurement de me défendre. Je ne fais de tort à personne en désertant mon poste de travail. Mon roman avancera juste un peu moins vite, voilà tout. Peut-être même qu'après, mon efficacité redoublera, dopée par la nécessité de rattraper le temps perdu. Piteuses excuses, auxquelles je ne crois pas moi-même. Et d'ailleurs, c'est mieux ainsi.  Sans doute l'école buissonnière ne peut-elle se goûter sans cette pointe de culpabilité. Le plaisir quand il est coupable, prend souvent une saveur supplémentaire. Le pêché, aujourd'hui, avait le parfum du seringa. Ce parfum qui embaume en ce moment-même tout mon bureau et me chuchote que l'âme est faible et que l'échappée fut bien belle... 


mercredi 1 mai 2019

Gais grelots de mai


Mon petit jardin n'est pas rancunier. J'ai beau le négliger depuis quelques saisons, dépassée par le lierre qui attaque en conquistador, le chèvrefeuille dont l'étreinte finit par étouffer ses voisins comme un boa vorace, les tailles qui ont trop attendu... il continue de m'offrir des trésors cachés dans la mousse et les broussailles. Cette année le muguet a poussé dru à l'ombre du muret. Pour le remercier d'être là, j'ai cherché une littérature qui sache lui rendre grâce. Dans ce genre d'exercice, Colette ne me déçoit jamais. A déguster en humant le brin cueilli ce matin : 
"Une religion d'almanach nous attache à la fleur, même malingre, quand elle symbolise une saison, à sa couleur quand elle commémore un saint, à son parfum s'il nous rend douloureusement une félicité morte. Presque toute une nation exige le muguet comme le pain, au printemps. N'était sa fragrance démesurée, hors de toute logique - j'écrirais de toutes convenances -, le muguet est une maigre fleurette à campanules ronds d'un blanc vert. Elle se hausse au-dessus des feuilles sèches, à l'heure de l'année où choient les premières pluies chaleureuses, gouttes lourdes qui entraînent, délient les arabesques simples échappées au bec du merle et les premières notes, d'une sphéricité lumineuse, jaillies des premiers rossignols... Je tâte timidement, j'invente un rapport indicible entre la goutte laiteuse des muguets, le pleur de pluie tiède, la bulle cristalline qui monte du crapaud "
Extrait de Prisons et paradis. 

lundi 22 avril 2019

La belle absente

Mariée à l'éventail, 1911

"Son silence est le mien. Ses yeux, les miens. C'est comme si elle me connaissait depuis longtemps, comme si elle savait tout de mon enfance, de mon présent, de mon avenir ; comme si elle veillait sur moi, me devinant de plus près, bien que je la voie pour la première fois. Je sentis que c'était elle ma femme. Son teint pâle, ses yeux. Comme ils sont grands, ronds et noirs ! Ce sont mes yeux, mon âme."
Voilà comment Chagall raconte sa première rencontre avec Bella. Amour fou, immédiat, d'une évidence foudroyante. L'année suivante, il part à Paris, où il peint une "Mariée à l'éventail" nimbée de bleu. Il y a de la pureté, mais aussi de la mélancolie dans ce profil. Les yeux baissés, elle attend. Chagall imagine-t-il Bella épouser un autre que lui ? Ou est-ce le poids de l'absence qui donne à son pinceau tant de nostalgique douceur ?
Il peindra tout au long de sa vie beaucoup d'autres mariées, aériennes et blanches. Mais celle qui m'émeut le plus, c'est celle-ci, la promise lointaine dont on rêve sans être sûr qu'on la reverra un jour... 

lundi 15 avril 2019

Comme une photo de Saul Leiter


Certaines journées d'écriture ressemblent à une photographie de Saul Leiter : incertaines, traversées d'ombres et de reflets qui se jouent de la réalité et la rendent insaisissable. Ce qu'on s'évertue à poursuivre se dérobe, les mots deviennent pesants, inaptes à produire une phrase qui sonne juste.

Peut-être faudrait-il alors s'arrêter d'essayer, éteindre son écran d'ordinateur et se laisser absorber par tout ce flou, en espérant que le halo de buée finira par disparaître et que demain on y verra plus clair.

Restera toutefois le regret lancinant de ne pas avoir su user du langage comme Saul Leiter de son appareil photo. De ne pas avoir réussi à capter cette forme subtile de vérité : celle qui nous frôle, fugace, et vite, s'enfuit avant qu'on ait eu le temps de lui donner un nom...


jeudi 11 avril 2019

Quelle connerie, la guerre...

Cheval et âne, de Franz Marc (détail)

Des edens gorgés de lumière, des chevaux rêveurs, des femmes douces et graves, des forêts comme des cathédrales... Au musée de l'Orangerie, "L'aventure du cavalier bleu" nous invite à découvrir deux peintres allemands méconnus en France : Franz Marc et August Macke. 

Au début, on a un peu tendance à les confondre. Qui est Macke ? Qui est Marc ? Dans l'exubérance des couleurs et des formes qui éclabousse les murs, on perçoit d'abord un même élan et un même attrait pour la nature. Au fil du parcours, on apprend cependant à distinguer l'irréductible singularité de ces deux amis au nom si proche. A l'aîné (Marc), l'exaltation d'un paradis perdu, teintée de spiritualisme ; au plus jeune (Macke), une sensualité discrète et contemplative. 
Trois dames avec des chapeaux, d'August Macke (détail)

Toutes les toiles composent un régal pour l'oeil, irradiant de vigueur et témoignant d'une urgence commune à se saisir de multiples influences pour inventer un nouveau langage. August Macke et Franz Marc pressentaient-ils qu'ils avaient peu de temps devant eux ? Pendant la grande Guerre,, les deux amis tomberont sous la mitraille, scandaleusement jeunes. On enrage à l'idée de tous les tableaux qui auraient pu voir le jour si ces deux-là avaient continué à vivre. A la sortie de cette lumineuse expo, un vers de Prévert me trotte avec obstination dans la tête : "Quelle connerie, la guerre". 

mardi 9 avril 2019

Emportée par la foule...




"A perte de vue, les rues moutonnent d'une foule compacte, une mer de visages tendus vers elle dans une expression d'admiration muette et, par-dessus, des chapeaux qui flottent comme des bouchons sur l'eau. L'ambiance est électrique et vibre d'une attente fiévreuse."


Ces quelques lignes sont extraites de La folle équipée d'Adrienne, mon dernier roman pour la jeunesse. Elles relatent ce qui s'est passé le 9 avril 1921, et dont, curieusement, la trace s'est évaporée dans la mémoire collective. Ce jour-là, l'"intrepida aviadora Mlle Bolland" revient à Buenos Aires après avoir traversé la Cordillère des Andes en avion. Et là, c'est le délire : au moins cent mille Argentins sont descendus dans les rues pour la porter en triomphe. L'insolente Adrienne, escortée par la fine fleur de l'aviation sud-américaine, savoure sa revanche sur tous ceux qui avaient prédit son échec. Et moi, je ne me lasse pas de scruter ces photos, qui témoignent que cette histoire-là a bien existé, insensée, téméraire et jubilatoire... 



mercredi 3 avril 2019

Destination : l'inconnu

Après moult péripéties, "La folle équipée d'Adrienne" a enfin entamé son voyage incertain vers les lecteurs. Depuis le 8 mars dernier, mon dernier roman est devenu un livre, un vrai, un qui se feuillette, se renifle, se caresse. Un qui peut s'acheter en librairie.
Sortir un nouveau livre, c'est toujours une bouteille à la mer. On ne sait qui aura la curiosité de l'ouvrir pour déchiffrer les mots glissés à l'intérieur. On sait encore moins comment ces mots-là seront accueillis : avec gourmandise, avec agacement, avec ennui ? On ne maîtrise plus rien, et c'est bien troublant...
Mais on ne peut s'empêcher d'espérer. Espérer qu'il plaise, il va sans dire. Mais un peu plus aussi.

L'histoire d'Adrienne Bolland est un vaccin contre la résignation. Cette jeune femme ébouriffée et ébouriffante a refusé le destin qu'on assignait à son sexe dans les années qui ont suivi la grande Guerre. Elle s'est battue (au figuré, mais aussi au propre, avec ses poings) pour devenir pilote d'avion. Elle n'a pas voulu écouter ceux qui lui prédisaient l'échec quand elle a projeté de traverser la Cordillère des Andes à bord d'un vieux coucou de 1914. Adrienne est drôle, insolente, volontaire, anti-conformiste... Près d'un siècle après son exploit, elle reste d'une modernité incroyable. Si ce petit livre pouvait aider quelques adolescents à croire en leurs rêves, alors, peut-être, ma bouteille à la mer aura rempli son office...

lundi 10 décembre 2018

Le charme désuet du bigoudi


L'autre jour, en sortant du métro Concorde, je suis tombée en arrêt devant un lion qui montait la garde. En contre-plongée, dans la lumière du matin, sa crinière de pierre dessinait des boucles voluptueuses, savamment ourlées. Je me suis surprise à penser (si tant est que "penser" s'applique à cet état flottant de conscience qui caractérise la promenade en solitaire) : "on a dû lui mettre de beaux bigoudis, à ce lion, pour qu'il arbore une si belle mise en plis"...


Et voilà que, sans prévenir,  mon enfance déboule au grand galop. Parce que les bigoudis et la mise en plis, c'était l'apanage de ma grand-mère. La nature ne l'ayant pas dotée d'une crinière comparable à celle du lion de la Concorde, Léontine s'efforçait avec courage de maintenir une illusion de volume avec les quelques fils qui lui tenaient lieu de cheveux. Les bigoudis lui permettaient de créer autour de sa tête un halo vaporeux couleur caramel, qu'elle maintenait discrètement avec un filet de la même teinte. Parfois, quand je l'embrassais avec trop de vivacité, mes lunettes s'accrochaient dans cette toile invisible, gardienne du précaire édifice capillaire qui avait demandé tant d'efforts. "Attention ! Mon filet !" s'alarmait-elle d'une voix grondeuse, mais ravie au fond de se faire ainsi bousculer.

Si tout à coup, cette scène du passé me rattrape avec autant de force, c'est peut-être parce que les mots ont un âge, eux aussi. Ma grand-mère usait de ceux de sa génération. Elle ne disait pas "chaussures", mais "souliers". Elle n'allait pas faire des courses, mais ses commissions. Elle ne regardait pas le journal télévisé, mais le bulletin.
Et elle mettait des bigoudis.
Réutiliser ces mots, c'est comme réentendre une petite musique oubliée, retrouver le goût de la madeleine trempée dans le thé du côté de chez Swann. Et je me demande, si un jour je suis grand-mère, quels mots d'aujourd'hui se rappelleront mes petits-enfants avec une tendresse amusée. Les mots désuets, les mots si jolis d'une époque révolue.

lundi 12 novembre 2018

Sortir des limbes

Photo : Sarah Moon 
Ce n'est plus une vague idée qui flotte à la lisière des mots. Au fil des semaines, l'intrigue s'est précisée, les personnages aussi. Les premières recherches ont circonscrit une époque et des lieux. Il ne reste plus qu'à passer à l'action. Ecrire.
Le moment est à la fois exaltant et difficile. Cela fait déjà plusieurs jours que je recule devant le grand saut. Car en se coltinant à la matière résistante du réel, on s'expose forcément à la déception. Il faut briser le rêve ténu du roman parfait. Sortir du flou, c'est risquer la chute.
Au bout du chemin, que l'on pressent long et semé d'embûches, on ne se souviendra plus très bien de cette ébauche vaporeuse qui a alimenté tant de songes. Elle aura été effacée par le roman achevé, moins beau que ce qu'on avait imaginé, mais plus riche des doutes, des ratures, de toutes les idées qui viennent en chemin et qu'on n'avait pas prévues. Il faut maintenant partir à la rencontre de cet inconnu. Et pour cela, renoncer à un idéal qui n'existera jamais...

samedi 3 novembre 2018

Perdue dans le triangle des Bermudes


Elle visitait l'expo de Willy Ronis avec sa mère et sa petite soeur. C'est du moins ce que j'ai imaginé. Onze ans, peut-être douze, une réserve grave, des yeux rêveurs. Pendant que sa soeur papillonnait d'une salle à l'autre, elle portait une attention sage aux photos et aux petits films qui jalonnaient le parcours. Et puis elle est tombée en arrêt devant un cliché de nu. Elle n'a pas cherché à cacher sa curiosité. Elle est restée une bonne minute, immobile, à scruter l'image, comme aimantée par ce corps sans tête.
Je me suis demandé à quoi elle pensait. Voyait-elle dans cette femme un être semblable à elle ou, au contraire, trop différent ? Une promesse d'avenir ou une vague menace ? J'ai essayé de me souvenir de moi au même âge. Je n'ai pas vraiment réussi. Et j'ai fini par me perdre, moi aussi, dans ce petit triangle noir des Bermudes. L'énigme insondable d'un sexe féminin. 

dimanche 28 octobre 2018

Ensemble et séparément

"Deux personnages - la lecture", de Pablo Picasso (1934)
L'idée m'est venue en voyant mon lycéen de fils peiner dans la lecture de l'Education sentimentale, qu'il doit lire en intégralité. Cinq cents pages au bas mot... Au bout de dix jours, il avait tout juste fini le premier chapitre. Alors, pour l'aider à s'y plonger vraiment,  je lui ai proposé d'instaurer un temps de lecture commun : une demi-heure chaque jour, à proximité l'un de l'autre, chacun dans son livre. A ma grande surprise, il a accepté. Dans le jardin les jours où il faisait beau, dans le salon, dans la cuisine, nous expérimentons cette communauté singulière : lire ensemble et séparément. C'est une parenthèse suspendue, dans le silence seulement troublé par le froissement léger des pages que l'on tourne. Moi, grande lectrice depuis toujours, j'attends ce moment avec impatience. J'espère secrètement que, parfois, mon fils l'apprécie aussi...

lundi 15 octobre 2018

L'esprit des lieux


Dentelle mousseuse et balconnet pigeonnant : certains modèles imaginés par Azzedine Alaïa pour sa collection printemps/été 1992 laissent échapper sous une apparente modernité un délicieux parfum 18ème siècle. 
Ce n'est pas une inspiration surgie de nulle part. A l'époque, le créateur vient d'acquérir un îlot de bâtiments anciens en plein coeur du Marais pour y installer son atelier, ses bureaux et son domicile. Au moment des travaux, il effectue des recherches sur ces lieux et découvre que 250 ans plus tôt, ils furent fréquentés par une jeune inconnue nommée Jeanne-Antoinette Poisson. Elle y apprenait les "arts d'agrément". Enseignement sûrement très fécond pour celle qui deviendra la marquise de Pompadour. C'est en hommage à cette figure mythique de l'histoire de France qu'Alaïa créa sa collection. Une exposition conçue par Olivier Saillard nous retrace sa genèse. L'occasion de découvrir les lieux mêmes qui ont inspiré le couturier, de voir "en vrai" des modèles immortalisés par des photos de mode de l'époque... et aussi de rêver à la muse invisible qui l'inspira, exquise marquise à la tête bien faite qui sut asseoir son pouvoir à Versailles à la force de sa beauté, mais aussi de son esprit.  L'Alchimie secrète d'une collection, jusqu'au 6 janvier 2019, Galerie Azzedine Alaïa, 18 rue de la Verrerie, 75004 Paris

mardi 30 janvier 2018

Les bonnes résolutions de Lucy


Une nouvelle année, c'est l'occasion de repartir d'un bon pied. Surtout quand on a tendance à glisser les-dits pieds dans la même chaussure. Devenue lycéenne, Lucy a décidé de tutoyer la perfection. Voici ses dix bonnes résolutions pour 2018. Quoi ? Il y a déjà un mois qu'elle est commencée, l'année ? Et alors ? Excusez-moi, mais il n'est jamais trop tard pour bien faire... 





1- Prendre soin de la planète, parce que c'est méga-important. DONC : plus de bain brûlant le dimanche matin, sauf cas de dépression aiguë, de love catastrophe ou de clash violent avec ma soeur, ce boulet.
2- Perdre 3 kilos 4 kilos. Supprimer pain-pâtes-fromage-pizzas-burgers-kebabs-gâteaux-chocolat. Enfin, un jour sur deux, sinon, je vais me pendre.
3-Lire l'intégrale de Marcel Proust. Hier, un mec en Terminale L, avec des yeux à tomber, en parlait au self avec un pote. Il disait que c'était de la bombe (enfin, c'est surtout lui qui est de la bombe).
4- Quand j'en aurai fini avec Marcel, aborder le Terminale-aux-yeux-d'acier pour en discuter amicalement avec lui. Voire plus si affinités.
5- Me remettre au sport. La natation, c'est mort, le hip-hop, on oublie : pas envie de me refaire un torticolis. Peut-être le tae-kwan-do ? Ca peut toujours servir en cas de drague relou.
6- Trouver un petit boulot pour gagner de la thune. Livreuse de pizza à vélos ? Distributrice de flyers ? Bof. Brancher Jessica sur le sujet. Elle aura sûrement une idée.
7- Etre gentille. C'est très tendance. Gentille mais pas niaise non plus, faut pas pousser.
8-Me faire un tatouage. Une mouette sur l'épaule. Ou alors une licorne en bas du dos.
9-Etre présente sur les réseaux sociaux, mais pas trop. Genre la meuf qui n'a pas besoin d'un million de likes pour survivre. Bref, garder sa dignité.
10- Arrêter de remettre au lendemain ce que je peux faire tout de suite.
Donc, commencer par rapporter immédiatement cette tablette de chocolat dans le placard de la cuisine, même s'il ne reste plus que deux carrés. Euh, plus qu'un.
Bon, mettre l'emballage dans la poubelle verte. Cette année, promis, je trie mes déchets. Ce qui me ramène à ma résolution n°1.
Finalement, c'est plutôt cohérent, ce programme.

mardi 16 janvier 2018

Le bal de Cendrillon




Bien sûr, tout dans cette exposition était exceptionnel : sa superficie, courant sur les deux ailes du musée des Arts décoratifs ; sa scénographie, variée, inventive, grandiose ; l'accumulation des objets offerts aux regards, innombrables, telle une poésie surréaliste où les oeuvres d'art voisinent avec les robes du soir, où les peintures tutoient les chaussures, où la beauté se niche dans les moindres détails.
Mais le succès de l'expo Dior n'en est pas moins incroyable :  plus de 700.000 visiteurs, soit le double de ce qui était attendu, certains prêts à piétiner quatre heures sous la pluie dans le vacarme des moteurs et les gaz d'échappement de la rue de Rivoli... Quelle promesse les faisait rester, patients et têtus, sur ce bout de trottoir ?
La réponse est peut-être dans le titre de l'affiche : "Christian Dior, couturier du rêve".  Oui, la haute couture a ce pouvoir de nous transporter dans une dimension autre, qui n'est plus tout à fait la réalité. Parce qu'elle est rare, à peine entrevue dans les pages des magazines. Parce qu'elle est un luxe que bien peu d'entre nous peuvent s'offrir. Parce que, pour quelques minutes, face à une robe du soir miroitant de cristaux, nous sommes Cendrillon avant le bal, prête à la métamorphose... Et peu importe au fond que ce bal n'ait jamais lieu. Il est sans doute encore plus beau de n'exister que par la force de notre imagination. Il suffit d'une citrouille pour faire un carrosse et d'une salle de musée pleine de fleurs en papier pour redevenir un enfant. 

Les déceptions de Fanny

Elle s'appelait Fanny Flis, née Tesler. C'était une femme belle, blonde et élégante. qui faisait de la discrétion la première de tou...